C’est que j’ai les deux pieds dans l’eau, assis sur le toit d’un bâtiment assez haut pour ne pas être encore complètement submergés : l’ancienne tour de Radio-Canada reconvertie en ministère de la Défense depuis l’élection majoritaire du gouvernement Harper. Comment je me suis retrouvé ici? C’est simple. J’étais venu manifester contre la privatisation de la SRC/CBC. Je revois encore les F35 se poser sur le toit et demander au groupe d’artistes-résistants de quitter le stationnement sous peine de représailles dignes du G20 d’Ottawa.
Pourtant, malgré les menaces, personne ne bougeait. On faisait la sourde oreille, comme eux avaient fait avec nous pendant des années. Lorsque la pluie commença à tomber. Le premier ministre en chef ordonna aussitôt le retrait de ses F35. On aurait dit une pétasse apeurée pour sa mise en plis et sa coloration cireuse froide. Lorsque, quelques heures plus tard, tous les bureaucrates retraitèrent hors de l’édifice, nous pensions, naïvement, avoir gagné.
Mais notre pseudo victoire fût de courte durée. Une alerte météorologie majeure avait été donnée. Montréal faisait face à une menace d’inondation sans précédent. Le St-Laurent était sur le point de déborder tel du gras dans des leggings vraiment trop petits. Nous n’avions rien gagné, les dirigeants canadiens avaient simplement fait évacuer leur semblable sans avertir leurs différents de ce qui allait se passer. Après tout, nous n’avions pas voté pour eux, pour quoi s’en faire pour nous.
En quelques jours, l’île de Montréal fût engloutie à 75%. Dire qu’on aurait pu éviter une telle catastrophe si on avait pris les mesures nécessaires! Mais comme pour la région du Richelieu l’année précédente, on a préféré consulté, étudier, s’obstiner, reconsulter, soumissionner, s’obstiner sur le processus de la soumission, faire une enquête sur les gens impliqués puis, terminer le tout par une commission d’enquête publique pour déposer le rapport à côté d’une vieille 50 tablette et passer à un autre problème.
Dans les jours suivant les premiers débordements majeurs, on nous avait promis de l’aide humaine et financière. Depuis, c’est le silence radio. C’était il y a deux semaines. On a bien eu quelques soldats, mais ils ont dû rebrousser chemin, car ils n’avaient pas reçu leurs bottes de pluie. Je sors mon vieux transistor pour entendre les dernières nouvelles. C’est que depuis l’inondation, l’Internet et les réseaux numériques ont cessé de fonctionner et personne ne sait pourquoi.
Je syntonise le nouveau CKOI, qui se veut un Rythme FM pour hommes. Entre une complainte d’Éric Lapointe et un coup de gueule de Jonathan Painchaud, l’animateur, Mario W. Duguay, annonce qu’il y a un embouteillage de canoës au coin de la rivière Ste-Catherine et du ruisseau Beaudry. C’est que Mado a décidé de faire un cabaret flottant. Il parle aussi du dernier gadget permettant à papa et à bébé d’écouter chacun leur émission sur un même écran. Mais aucune nouvelle d’une quelconque aide.
Une dalle de béton récemment effondré du métropolitain vogue vers moi. Sur celle-ci, un journal claironne en première page que les F35 de Winnipeg ont remporté une première coupe Stanley. En page deux, on annonce qu’Haïti et le Japon ont fait des dons pour nous aider. Pour ma part, je m’attendrais plus à recevoir de l’aide de mon propre pays, ou tout du moins, une visite de mon PM. Mais aux dernières nouvelles, celui-ci avait emprunté un F35 pour visiter nos soldats en Afghanistan. J’imagine que ceux là-bas ont voté pour lui et pas nous.
Je regarde ma montre. C’est l’heure de la visite de la bonne conscience. Le parti de l’opposition fédéral vient faire une annonce au nom de PKP, retenu à Québec. Je nage donc jusqu’à l’édifice TVA. Un écran géant surmonte le toit, où une foule de gens attendent l’arrivée du Messie. Soudainement, un rigodon sort des haut-parleurs et sur l’écran géant, défilent des images de la rivalité Canadiens et Nordique. La musique change, on entend maintenant Passe-moé la puck des Colocs.
Sous les applaudissements de la foule, Jack, accompagné de son bras droit Youppi et de son bras gauche Ruth-Ellen, des bottes de pluie aux pieds, entament une chorégraphie de gumboots jusqu'à ce que la chanson se termine. Les images du Vendredi Saint font place, en direct, à une foule massée dans le nouvel amphithéâtre Québécor. Le maire Labeaume et PKP s’approchent d’un micro disposé au milieu d’une immense scène.
Ils annoncent d’une même voix le retour officiel d’une équipe de hockey à Québec : les Empereurs de Québec. Ils se serrent la main, clin d’œil et sourire en coin, pendant que la foule au Colisée crie sa joie… et entame une vague.
La dernière, celle qui provoque ma mort.
