C’était écrit noir sur blanc. La récession dans laquelle nous étions plongés depuis des mois faisait enfin marche arrière. -Le timing est parfait, continua Serge. Juste à temps pour la période la plus mercantile de l’année, on nous annonce une reprise économique. Une coïncidence digne de celle du prix de l’essence qui augmente toujours juste avant les vacances.
Il était lancé sur son sujet préféré : les complots économiques. Incapable de le faire taire, j’ai préféré m’évader, en souhaitant que les gens n’aient pas pris connaissance de cette prétendue reprise économique.
Au centre-ville, il neigeait, il faisait gris, il faisait frette. Les gens marchaient au ralenti, la tête basse, le dos courbé, se demandant comment ils allaient réussir à choisir un seul cadeau par être aimé avec des budgets aussi faméliques. Ils allaient devoir réfléchir avant de dépenser.
Devant une boutique, une femme, les yeux aux bords des larmes, regardait les robes dans la vitrine. Elle réfléchissait à voix haute. -J’peux même pas m’en payer une cette année. J’sais ben pas ce que j’vais mettre. « Pourquoi pas celle de l’année dernière, celle que t’as portée maximum deux, trois fois? » pensais-je. J’allais lui dire mais deux hommes attirèrent mon attention. -Le party de bureau sera pas bar open cette année ! -Ça me tente moins d’y aller tout d’un coup. « Parce que sans un surplus d’alcool, tu ne pourras pas avouer à la secrétaire que tu l’aime ou parce que tu vas manquer de couilles pour envoyer chier ton patron? » pensais-je.
Puis je suis arrivé chez grand-maman pour le souper familial. Tout le monde y était, du nouveau beau-frère à la cousine qui pense que personne ne sait qu’elle est danseuse nue. La seule chose qui manquait était... -Me semble que y’a pas grand-chose à manger cette année ! » lança mononcle Roger en faisant shaker son p’tit change dans sa poche. -L’important c’est qu’ont soit tous ensemble, non? À mon âge c’est peut-être mon dernier Noel, répliqua grand-maman. -Justement, aussi bien manger ta bouffe une dernière fois, continua Roger déjà passablement éméché.
La famine passait avant la famille. Pourtant, de nos jours, s’il y a une chose dont tout le monde manque, c’est bien de temps. Alors pourquoi ne pas simplement profité de celui qu’on passait ensemble. C’est alors que j’ai sorti un jeu de carte et, comme dans un passé lointain, nous avons joué et nous nous sommes amusés jusqu’aux petites heures du matin.
Finalement, avec ce Noël en récession je n’avais pas pris de poids, je ne m’étais pas surendetté et j’avais évité de prendre des résolutions sous le coup d’un ventre plein de culpabilité. J’en sortais gagnant ! « Ça va vous faire 250$ s’il vous plaît. » me ramena à la réalité la caissière.
J’ai tendus ma carte de crédit et signé le reçut. Après tout, pourquoi me priver, le Miracle Économique s’était produit. La récession était terminée. Alors pourquoi repenser notre façon de faire ? Vraiment, on l’a échappé belle !
P.S: Pour ceux qui se demande où est Serge, il est encore au magasin à parler des conspirations économiques.


