Fernand regarde cette septuagénaire animée dont le visage lui rappelle quelqu’un… « Oui! C’est elle qui m’a mis à la porte de l’école! » S’approchant du petit groupe de personnes avec qui la dame aux cheveux blancs discute, Fernand lui demande : « Êtes-vous Mademoiselle Tremblay ? Celle qui a déjà enseigné à l’école du Rang 8? »
Venue au salon funéraire pour le décès d’un cousin, Monique1 observe cet homme. Elle lui sourit et reconnaît Fernand! Le grand Fernand, celui si malheureux, à 15 ans, d’être encore au primaire et pire, sous l’autorité d’une maîtresse d’école à pleine plus âgée que lui.
Monique en avait référé au président de la commission scolaire. Fernand dérangeait toute la classe. Ce ne serait pas possible d’enseigner à 38 élèves de 7 niveaux différents dans ces conditions. Le père de Fernand était venu chercher son fils. « La meilleure chose qui me soit arrivé», raconte Fernand à son ancienne institutrice. « Mon père m’a envoyé à Shawinigan, dans une usine. Ça été dur, j’ai travaillé fort, mais j’ai fait quelque chose de ma vie ».
Et Monique a repris sa classe en main. Lorsque la matière était trop ardue ou que les enfants semblaient fatigués, elle les faisait chanter : avant les Fêtes, des airs de Noël, le reste de l’année, des chansons de l’abbé Gadbois puisées dans les cahiers de La Bonne Chanson. « Ça oxygène, ça stimule » expliquait-elle à ses élèves en les invitant à se lever d’un geste de la main.
Quand, après dîner, les petits de cinq ans s’endormaient sur leur pupitre, elle les laissait faire : ils avaient marché un mille le matin au froid et s’étaient levés tôt pour se rendre à l’école.
« J’étais une maman, une éducatrice, une garde-malade », rappelle Monique. « Il n’y avait pas de téléphone pour prévenir les parents quand le petit faisait de la fièvre ». Par contre, lors des tempêtes de neige, il était convenu que les parents venaient chercher les élèves à midi.
La première année, Monique se rendait à l’école en draisine, une sorte de vélo-train circulant sur les rails du Canadien National. Après avoir franchi une distance de 2 milles sur le chemin de fer elle parcourait le dernier mille à pied. « C’était interdit d’utiliser la draisine », confie Monique. « Imagine si on avait frappé un train, pas d’assurances! » dit-elle en éclatant de rire. Mais son père, marchand-général, maréchal-ferrant et organisateur politique, avait des contacts. L’hiver elle dormait à l’école où le midi elle faisait réchauffer, sur le poêle à deux ponts, les dîners d’une vingtaine d’élèves demeurant trop loin pour retourner manger à la maison.
Gagnante du Prix du Lieutenant-gouverneur en 1941, Monique a mérité une prime de 20 $ et une mention dans Le Nouvelliste de Trois-Rivières. Elle a innové en étant la première enseignante de la paroisse de Saint-Boniface à organiser le Salut au drapeau2. En effet, tant que la température le permettait, le vendredi après-dîner, Monique amenait les enfants à l’extérieur et, devant le drapeau du Sacré-Cœur, leur faisait entonner le « Ô Canada ». Porter le drapeau était une récompense réservée aux plus vieux de la classe. « Ensuite, pour le Québec, je leur faisais chanter Quand notre Laurentie se glisse dans la nuit, en canon ».
Un matin, Julien, 9 ans, lui demande : « Mademoiselle Tremblay, j’aimerais ça être servant de messe », responsabilité jusque-là réservée aux jeunes du village fréquentant l’école tenue par les religieuses.
Monique a alors demandé aux autres garçons de sa classe s’il y en avait parmi eux qui souhaitait être servant de messe. Quatre ont levé la main. La semaine suivante elle leur apprenait toutes les réponses en latin et deux d’entre furent régulièrement appelés à servir. Ils en étaient très fiers et Monique aussi. Elle venait de briser une certaine rivalité entre le village et la paroisse.
Et puis, à chaque printemps et à l’automne, Monique voyait les plus vieux de la classe s’absenter une semaine ou deux pour les semailles et les moissons. « À leur retour, je les aidais à rattraper les leçons manquées ». Au printemps, elle organisait les Rogations, ces cérémonies religieuses destinées à attirer les bénédictions divines sur les récoltes et les travaux des champs.
Enfin, durant le calendrier scolaire, Monique devait préparer les élèves pour la Première communion, la Communion solennelle et le Certificat de 7e. Tout ça pour un salaire annuel de 300 $.
*La Laurentie est une expression décrivant les territoires habités dans les Laurentides, particulièrement ceux situés en Mauricie. C'est une expression qui est moins employée qu'auparavant.
1. Diplômée de l’École normale des Ursulines à Trois-Rivières, Monique Boulet née Tremblay a enseigné de 1939 à 1943 dans les écoles des rangs 6 et 8 de la paroisse de Saint-Boniface en Mauricie.
2. Le drapeau du Sacré-Cœur ressemblait au drapeau du Québec.
Mademoiselle Tremblay, maîtresse d’école en Laurentie
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